Guyane, sous le signe de la forêt

Plongée dans le monde mystérieux des grands arbres et de la faune équatoriale.

Premier choc. Il n'y a pas de lisière dans la forêt guyanaise. Elle est tout de suite là, d'un seul bloc. Elle barre comme une falaise le moindre carré ouvert par l'homme. Quelques lianes dépenaillées pendent ici ou là, mais c'est tout. Le voyageur se retrouve devant une muraille. Pas un poil de vent. Le silence. Comme si la forêt venait tout juste de s'arrêter.

A l'intérieur, qui s'aventure dans un layon tracé à la machette doit oublier tout ce qu'il croyait savoir sur les forêts. D'abord, les arbres tropicaux semblent curieusement avares de leurs feuilles. Grandes et toutes sèches, elles se détachent et dégringolent une par une comme des plaques de tôle. Elles sont posées par terre les unes sur les autres, presque bien rangées. Rien à voir avec les tapis de feuilles de chênes ou d'érables qui se soulèvent et bruissent à chaque pas. Durant la saison sèche, tout ce qui tombe est dur et cassant et ne tarde pourtant pas à se volatiliser. Car à ces latitudes, les insectes, les champignons, les bactéries sont hyperactifs. Leur capacité de digestion est impressionnante. Un cadavre est nettoyé en quelques jours...

Il fait plus sombre ici que dans le plus sombre massif forestier de métropole. Et pourtant, la chaleur est suffocante, le taux d'humidité étant proche de 100%. On étouffe dans ce monde couleur sépia où les troncs sont nus et presque vivants. Pas question de faire de longues randonnées: le marcheur aurait l'impression d'avancer alors qu'il ferait du sur-place. Du moins, c'est ce que disent les «tropicaux» aux néophytes. Ils glissent aussi quelques conseils peu rassurants: «Ne touchez pas les troncs d'arbres. Vous risquez d'attraper des petites fourmis qui pourraient vous manger la main.»

Pour voir de la lumière, il faut évidemment regarder en l'air. Au-dessus des arbres, il se passe quelque chose d'exceptionnel. Un royaume éblouissant est installé à près de cinquante mètres de hauteur. Cette oasis inaccessible, ces jardins posés sur la cime des arbres, intéressent de plus en plus de monde. En effet, on commence à pouvoir explorer la canopée dans des nacelles accrochées à des câbles, eux-mêmes fixés à des pylônes. C'est en hauteur que toute la vie semble s'être réfugiée, car la forêt tropicale paraît étonnamment vide à celui qui la découvre pour la première fois. Il est rare d'apercevoir un oiseau ou un mammifère.

En réalité, tout ce qui bouge se dissimule et observe. Les singes qui s'annoncent d'abord par leur odeur très singulière, sont souvent difficiles à repérer. C'est comme si dans cette forêt à plusieurs étages ils passaient d'un appartement à l'autre à toute vitesse, en suivant vos déplacements. Vous êtes cloués au sol, tout en bas, vous ne savez pas où ils se trouvent. A tout instant, il faut apprendre à regarder: ces feuilles enroulées sur une branche sont en fait un paquet de chauves-souris en train de dormir...

Depuis qu'il s'est dressé sur ses jambes, l'homme préfère les espaces découverts. Il a besoin de lumière. Pour lui, la forêt n'est jamais plus belle que lorsqu'il peut la voir de l'extérieur. Le très vieux bouclier guyanais, presque uniformément plat, offre néanmoins quelques merveilleux points de vue. Les géologues les appellent des inselbergs (des «îles-montagnes», en allemand). Quand on grimpe sur les pentes arrondies de ces modestes promontoires, on a l'impression de s'extraire peu à peu des touffeurs de la végétation. Une manière de reprendre goût à la vie, de marcher à nouveau, de respirer enfin. Les roches toutes noires et rongées par les bactéries sont percées de buissons et d'arbustes. On se croirait dans le maquis.

Arrivé au sommet, un regard alentour, et la somptuosité du spectacle saisit immanquablement: la forêt glisse à perte de vue. Il y a des arbres géants semés çà et là, d'autres qui sont en fleurs. Certains lilas, d'autres jaunes ou rouges. Comme il n'y a pas de saison, chaque arbre vit à son rythme. La forêt est en perpétuelle ébullition. Des milliers de plantes, parmi lesquelles des orchidées, poussent sur les branches des cimes. Il n'est pas rare d'entendre le fracas, immense, d'un arbre qui vient de s'écrouler, comme un vieil éléphant.

L'inselberg porte jusqu'aux nuées. On voit passer quelques insectes, des cris fusent, quelques parfums flottent. Autant d'impressions qui demeurent fugitives. La forêt, elle, est radieuse, énorme. C'est la seule certitude.

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